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«V pour Vendetta», W pour Bush
Une adaptation de BD lettrée et qui s'en prend à la politique britannico-américaine post-11 septembre? C'est possible!
Thierry Jobin
Mercredi 19 avril 2006
Il y a beaucoup de barrières à franchir avant d'accéder à V pour Vendetta et y prendre du plaisir. Il s'agit en effet d'une adaptation de bande dessinée, écrite et produite par les frères Wachowski (créateurs de la trilogie interminable et obscurantiste Matrix), et réalisée par leur propre assistant James McTeigue. Par ailleurs, le résultat cite à tire-larigot les films, disques, livres et théories politiques qui l'ont précédé: 1984 de George Orwell surtout, mais aussi Le Comte de Monte-Cristo, Le Fantôme de l'Opéra, La Belle et la Bête, les chansons «Cry Me a River» (par Julie London) ou «Street Fighting Man» (par les Rolling Stones), les argumentations des politologues de gauche Antonio Negri (Sabotage et autovalorisation ouvrière) et de son disciple Michael Hardt (Multitude: guerre et démocratie à l'époque de l'Empire, coécrit avec Negri en 2004), ou encore, en bout de générique de fin, des extraits des discours de Malcolm X (On Black Power) et de la féministe Gloria Steinem (Address to the Women of America). Bref, V pour Vendetta troque le messianisme crypto-numérique de Matrix contre un sacré pataquès politico-futuriste.

Il faut pourtant impérativement retenir par la main toute lectrice et tout lecteur qui vient de passer l'épreuve du premier paragraphe: V pour Vendetta n'est pas uniquement un projet m'as-tu-vu. Un charme naît de son culot. Une beauté de sa désuétude. Son ambition, surtout, lui vaut un soutien sans condition. Ambition qui ne va pas sans paradoxes. Passe que son discours antitotalitaire se décline dans une esthétique, des décors et des cadrages largement hérités, au pire, des canons fascistes, au mieux, des jeux d'ombres de l'expressionnisme allemand pré-hitlérien: de 1984 justement à Metropolis de Fritz Lang, d'autres et pas des moindres ont choisi ce biais. Ce qui paraît davantage contradictoire encore, c'est que le film débarque avec un budget hollywoodien (plus de 50 millions de dollars sans compter le marketing tapageur), tout en prétendant ouvertement édifier les masses, implanter des cellules grises dans les multiplexes décérébrés et perturber la digestion du pop-corn. Chiche? Oui, et il y parvient en grande partie. La preuve par les entrées américaines qui se sont écroulées immédiatement après un démarrage en trombe.

C'est que V pour Vendetta est un peu plus complexe que le produit attendu, c'est-à-dire un objet de consommation pour amateurs d'action et d'effets spéciaux. L'intrigue, d'abord, débute en 1605, au moment où un certain Guy Fawkes, un catholique romain fanatique et bien connu dans les classes d'histoire britannique, avait tenté de faire sauter le Parlement anglais avec 36 barils de poudre qui auraient détruit la moitié de Londres. La suite du film semble se dérouler dans les années 1920 à Berlin: Evey (Natalie Portman) brave le couvre-feu et tombe entre les griffes de trois miliciens déguenillés qui menacent de la violer. Fausse impression: nous sommes en 2020, à Londres, et les malfaiteurs sont maîtrisés par un clone de Guy Fawkes, un justicier masqué qui manie le couteau et se fait appeler V (Hugo Weaving, l'inquiétant Smith de Matrix). V qu'il signe comme le A d'anarchie retourné. V comme Vendetta. Avec lui, par les yeux de Natalie Portman qui endosse, seule, la part d'humanité du film, le héros annoncé par le titre trimballe donc d'emblée les pires schémas de l'autodéfense. V, oui, mais surtout pour Vigilant. Juste après avoir sauvé la jeune femme des pires outrages, il l'amène sur un toit et lui fait admirer l'explosion du palais de justice.

Avec une complexité inattendue, un beau fatras philosophique aussi, la suite du récit tente d'amener Evey, et donc le spectateur, à la cause de V. En cherchant un peu à excuser et autant à condamner ses méthodes terroristes. Le contexte, il est vrai, est de son côté: produit d'une mutation génétique programmée par le gouvernement, V combat la dictature mise en place par le chancelier britannique Sutler (John Hurt, terrifiant). Il faut préciser que 2020 est un temps où les Etats-Unis ont sombré dans le chaos de la guerre civile et des épidémies. La Grande-Bretagne a donc retrouvé sa place de première puissance. Mais à quel prix: pour la sécurité de ses concitoyens, Sutler a mis en place des camps de détention secrets, une loi anti-islamique qui condamne tout possesseur d'un Coran à l'exécution capitale. La désinformation règne. Les médias contrôlent les masses. Les homosexuels sont pourchassés. Les œuvres d'art brûlées. Et chacun est tenu de s'en tenir à des «Articles d'Allégeance», cousins des lois antiterroristes et des restrictions de liberté mises en place par George Bush et Tony Blair après le 11 septembre. Ainsi, V est-il un terroriste ou un combattant pour la liberté? Même le final un rien démago laisse la question en suspens.

Alan Moore, l'homme qui a créé la bande dessinéeV for Vendettaau début des années 80, s'est désolidarisé du film qui en est tiré aujourd'hui. Pas de panique: il l'a fait avec toutes les adaptations de ses œuvres, deFrom Hellà The League of Extraordinary Gentlemen. Il avait raison, dans la mesure où ces films étaient lamentables. Avec V for Vendetta, son problème est sans doute plus délicat. Lorsqu'il a inventé ce personnage, le monde était encore transi par la Guerre froide, Margaret Thatcher faisait entrer la Grande-Bretagne dans l'âge de fer, la télévision fonctionnait encore par râteaux plantés sur les toits et les calendriers n'affichaient pas encore 1984. Vingt ans plus tard, le visage du monde a tellement changé qu'il est difficile pour Moore de continuer à tenir son discours sans un profond lifting géopolitique.

En récrivant son œuvre, les frères Wachowski ont tenu compte de la nouvelle donne mondiale. C'est leur plus grand mérite. Si bien que les références à l'Allemagne nazie, très présentes chez Alan Moore, s'estompent ou plutôt se dédoublent: armes de destruction massivement imaginaires, détentions arbitraires (Guantanamo?), guerre bactériologique inventée (où sont passées les menaces d'Anthrax?), censure des opposants, médias agenouillés devant le pouvoir et, entre autres, cet horrifiant sourire de John Hurt, comme inspiré par ceux, pas moins crispés, de Bush et Blair ces derniers temps.

Le plus étonnant, c'est que le réalisateur James McTeigue, sous la tutelle des Wachowski et du producteur Joel Silver (l'un des plus redoutés de Hollywood), parvient à poser le tout sans excitation, installe une lenteur inhabituelle, des dialogues étincelants (surtout ceux de V, par la voix chaude de Hugo Weaving caché sous le masque). C'est de là que le simplisme de surface tire un relief très honorable.

V pour Vendetta (V for Vendetta), de James McTeigue (USA 2006), avec Natalie Portman, Hugo Weaving, Stephen Rea, John Hurt. 2h10.



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